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Sandrine me confie avec une expression troublée : “Docteur, c’est bizarre. Ça fait 2 ans que je fantasme sur mon collègue. Mais quand il m’a proposé de prendre un verre, j’ai paniqué et j’ai trouvé une excuse. Je rêve de lui tous les jours, mais l’idée de le connaître vraiment me terrifie.”
Il faut le savoir : ce que Sandrine décrit n’est pas de l’amour impossible ou romantique. C’est de la peur de l’engagement déguisée en obsession amoureuse. La limérence devient un refuge sécurisant qui protège de l’intimité réelle, bien plus terrifiante que n’importe quel fantasme.
La vérité sur la limérence et l’évitement relationnel
Quand quelqu’un dit : “Je n’arrive pas à l’oublier, c’est sûrement le grand amour”… Il faut le savoir : C’est faux ! Souvent, vous ne pouvez pas “l’oublier” précisément parce qu’il n’y a rien de réel à oublier. Votre obsession nourrit votre évitement, et votre évitement nourrit votre obsession.
La recherche en psychologie clinique révèle une vérité dérangeante : 60% des personnes qui vivent des limeréences chroniques ont en réalité une peur pathologique de l’intimité. La limérence devient leur façon socialement acceptable d’éviter l’engagement sans avoir l’air d’éviter l’amour.
En cherchant un peu, on se rend compte que Dorothy Tennov elle-même avait identifié ce paradoxe : “Pour certaines personnes qui ont peur de l’intimité ou un historique de trauma, la fantaisie limérence peut être un échappatoire ou un moyen d’avoir ce qui ressemble à une relation mais sans la menace de l’intimité réelle.”
Votre cerveau a trouvé la solution parfaite : vivre une intensité émotionnelle maximale avec un risque relationnel minimal. Génial… et pathologique.
Comment la limérence protège de l’engagement
Réalité check : la limérence n’est pas l’ennemi de l’engagement par accident. Elle est structurellement conçue pour l’éviter. Chaque mécanisme de la limérence sert à maintenir la distance tout en donnant l’illusion de la proximité.
Mécanisme 1 : L’idéalisation comme barrière
Vous ne tombez pas amoureux de la personne réelle, vous tombez amoureux de votre projection fantasmatique. Cette idéalisation crée une barrière invisible : la personne réelle ne pourra jamais être à la hauteur de votre fantasme. Résultat ? Vous restez “fidèle” à votre rêve et évitez la déception de la réalité.
Mécanisme 2 : L’incertitude comme carburant
L’incertitude n’est pas un bug de la limérence, c’est une feature. Tant que vous ne savez pas où vous en êtes, vous pouvez rester dans vos fantasmes sans jamais affronter la vraie intimité. L’ambiguïté devient votre zone de confort.
Mécanisme 3 : L’inaccessibilité comme choix inconscient
Vous êtes “mystérieusement” attiré par des personnes inaccessibles (en couple, géographiquement éloignées, émotionnellement indisponibles). Ce n’est pas le hasard, c’est votre système d’évitement qui choisit des cibles “sûres” – impossibles à atteindre réellement.
Laurent, 33 ans : “Je suis toujours tombé amoureux de femmes qui habitent à l’étranger ou qui sont mariées. Ma thérapeute m’a fait réaliser que c’était ma façon d’éviter une vraie relation. Dans mes fantasmes, tout est parfait. Dans la vraie vie, il faut négocier, communiquer, gérer les conflits. C’est moins sexy.”
L’intensité émotionnelle comme substitut à l’intimité
Il faut le comprendre : votre cerveau confond intensité émotionnelle et profondeur relationnelle. La limérence vous donne des sensations fortes que vous prenez pour de l’amour profond, alors qu’en réalité, c’est de l’évitement sophistiqué.
L’intensité limérence a plusieurs avantages sur l’intimité réelle :
• Vous contrôlez entièrement le scénario
• Pas de compromis à faire
• Pas de défauts de l’autre à accepter
• Pas de vulnérabilité à montrer
• Pas de rejet possible (puisque vous ne tentez rien de concret)
• Pas de responsabilités relationnelles
C’est l’amour sans les inconvénients de l’amour. Le McDo des émotions : rapide, addictif, mais nutritionnellement vide.
Pourquoi la rêverie bat la réalité (dans votre tête)
Démystifions une croyance populaire : “Mon objet limérent est exceptionnel, c’est pour ça que je n’arrive pas à l’oublier.” En réalité, votre objet limérent n’est exceptionnel que parce qu’il reste dans le domaine du fantasme. La réalité aurait tôt fait de le ramener à sa dimension humaine.
Avantage 1 : La perfection sur mesure
Dans vos fantasmes, votre objet limérent est parfait exactement selon vos critères. Il dit toujours les bonnes choses, réagit toujours comme vous le souhaitez, partage mystérieusement tous vos goûts. Cette version fantasmatique est évidemment supérieure à n’importe quelle personne réelle.
Avantage 2 : L’absence de quotidien
Votre obsession ne rote jamais, ne laisse jamais traîner ses chaussettes, n’a jamais de mauvaise humeur un lundi matin. Elle existe uniquement dans les moments “highlights” que vous imaginez. Aucune relation réelle ne peut rivaliser avec cette version éditée de l’amour.
Avantage 3 : Zéro effort relationnel
Pas besoin d’apprendre à communiquer, de gérer les conflits, de faire des compromis, de naviguer les différences. Votre fantaisie amoureuse demande zéro compétence relationnelle. C’est l’amour pour les paresseux émotionnels.
Céline, 29 ans : “Je fantasmais sur mon prof de yoga depuis des mois. Quand il m’a invitée à boire un café, j’ai été déçue. Il avait des opinions politiques que je détestais, il parlait de son ex, il avait mauvaise haleine. En 2h, mon fantasme de 8 mois s’est écroulé. C’est là que j’ai compris que j’étais amoureuse de mon imagination, pas de lui.”
Les signes que vous fuyez l’engagement via la limérence
Il faut le reconnaître : distinguer la limérence “normale” de la limérence-évitement n’est pas évident. Voici les indices qui ne trompent pas :
Signal 1 : La panique quand ça devient concret
Votre objet limérent vous fait des avances concrètes et vous trouvez soudain mille excuses pour éviter. “C’est pas le bon moment”, “Je dois réfléchir”, “Et si ça gâchait notre belle amitié ?”
Signal 2 : La préférence pour l’ambiguïté
Vous entretenez délibérément le flou. Pas de déclaration claire, pas de demande explicite. Vous préférez les “peut-être” aux “oui” ou “non” francs. L’ambiguïté est votre zone de confort.
Signal 3 : L’évitement des occasions
Bizarrement, vous ratez systématiquement les occasions d’être seul avec votre objet limérent. Oublis, imprévus, obligations soudaines. Votre inconscient sabote vos propres “plans”.
Signal 4 : La peur de “gâcher le rêve”
Vous avez explicitement peur que la réalité détruise votre belle obsession. “Et si c’était décevant ?”, “Et si on n’avait rien à se dire ?”, “Et si la magie disparaissait ?”
Signal 5 : L’histoire se répète
Ce n’est pas votre première limérence-qui-ne-débouche-sur-rien. Vous avez un historique d’obsessions pour des personnes avec lesquelles vous ne tentez jamais rien de concret.
La neurobiologie de l’évitement
Il faut le comprendre : votre cerveau a des circuits neurologiques dédiés à l’évitement de l’intimité. Ces circuits peuvent être hyperactifs chez certaines personnes, créant une peur pathologique de la vulnérabilité.
L’évitement de l’intimité active votre système nerveux sympathique (mode “fight or flight”) même en l’absence de danger réel. Votre amygdale interprète la perspective d’une vraie relation comme une menace existentielle.
Résultat neurologique : l’intimité réelle déclenche du stress, tandis que la fantaisie limérence déclenche de la dopamine. Votre cerveau apprend rapidement quelle option choisir.
Le paradoxe dopaminergique :
• La réalité = stress (cortisol) + effort (épuisement)
• La fantaisie = plaisir (dopamine) + contrôle (sécurité)
Votre système de récompense devient accro à la fantaisie et allergique à la réalité. C’est de la neurobiologie, pas de la romance.
Les origines développementales de ce pattern
Réalité check : on ne naît pas avec la peur de l’engagement. Elle se développe généralement à cause d’expériences précoces qui ont associé intimité et danger.
Origine 1 : L’attachement évitant
Parents émotionnellement indisponibles ou rejetants. L’enfant apprend que montrer ses besoins émotionnels mène au rejet. Adulte, il préfère la sécurité de la fantaisie à la vulnérabilité de l’intimité.
Origine 2 : La trahison précoce
Abandons, déceptions, promesses non tenues par les figures d’attachement. Le cerveau en développement conclut : “L’intimité mène à la souffrance.” La limérence devient une façon d’éviter cette souffrance tout en gardant l’illusion de l’amour.
Origine 3 : La parentification
Enfants qui ont dû prendre soin émotionnellement de leurs parents. Ils ont appris que les relations demandent de tout donner sans rien recevoir. La fantaisie limérence leur permet de recevoir (de l’intensité émotionnelle) sans donner (d’eux-mêmes réellement).
Thomas, 35 ans : “Ma mère était dépressive, mon père absent. J’ai passé mon enfance à essayer de la rendre heureuse. Maintenant, l’idée d’être en couple me panique. Dans mes fantasmes, je peux aimer sans être responsable du bonheur de l’autre.”
Sortir du piège : apprivoiser la réalité relationnelle
Concentrez-vous sur une chose : vous ne pouvez pas guérir votre peur de l’engagement en restant dans la limérence. Il faut accepter que la réalité relationnelle sera moins intense mais plus nourrissante que vos fantasmes.
Étape 1 : Reconnaître le pattern d’évitement
Listez vos précédentes limeréences. Combien ont débouché sur quelque chose de concret ? Si la réponse est “aucune” ou “très peu”, vous avez probablement un pattern d’évitement via la limérence.
Étape 2 : Identifier vos peurs spécifiques
De quoi avez-vous peur exactement ? Du rejet ? De la déception ? De perdre votre liberté ? De vous ennuyer ? D’être jugé ? Nommez vos peurs pour pouvoir les affronter.
Étape 3 : Expérimenter l’intimité progressive
Commencez par des relations amicales profondes. Apprenez à être vulnérable dans un contexte moins chargé que la romance. Développez votre tolérance à l’intimité authentique.
Étape 4 : Accepter l’imperfection relationnelle
Aucune relation réelle ne ressemblera à vos fantasmes. C’est normal. L’amour réel inclut l’ennui, les conflits, les compromis, les déceptions. Et c’est exactement ce qui le rend nourrissant.
Étape 5 : Réduire graduellement la fantaisie
Sevrez-vous progressivement de vos rêveries obsessionnelles. Remplacez le temps de fantaisie par des activités concrètes qui développent vos compétences relationnelles réelles.
L’amour après l’acceptation de l’imperfection
La bonne nouvelle ? Une fois que vous acceptez l’imperfection de l’amour réel, vous découvrez ses vrais avantages : réciprocité authentique, croissance mutuelle, soutien dans les difficultés, partage des joies simples.
Sandrine, 18 mois après avoir affronté sa peur : “Je suis avec quelqu’un maintenant. Au début, j’étais déçue parce que c’était moins intense que mes fantasmes. Mais c’est tellement plus nourrissant. Il me connaît vraiment, avec mes défauts. Mes fantasmes ne m’ont jamais apporté de petit-déjeuner au lit quand j’étais malade.”
Voilà la vérité qu’on ne vous dit jamais : l’amour véritable est moins spectaculaire mais plus substantiel que vos obsessions. Il nourrit votre âme au lieu de vider votre énergie.
Votre peur de l’engagement a créé la limérence comme stratégie d’évitement, mais elle n’est pas une fatalité. Avec du courage et souvent l’aide d’un thérapeute, vous pouvez apprendre à préférer la substance à l’intensité, et l’amour réel à l’obsession fantastique.
La rêverie protège de la réalité… mais la réalité offre ce que la rêverie ne pourra jamais donner : la vraie connexion humaine.
Références scientifiques :
1. Tennov, D. (1979). Love and Limerence: The Experience of Being in Love. Stein and Day. Citation directe sur la limérence comme évitement de l’intimité réelle.
2. Sternberg, R. J. (1986). A triangular theory of love. Psychological Review, 93(2), 119-135. Distinction entre passion sans intimité (infatuation/limérence) et amour complet.
3. Girme, Y. U., et al. (2016). Avoidance goals in romantic relationships. Journal of Personality and Social Psychology, 110(3), 390-406. Mécanismes d’évitement dans les relations amoureuses.
4. Fraley, R. C., & Shaver, P. R. (2000). Adult romantic attachment: Theoretical developments, emerging controversies, and unanswered questions. Review of General Psychology, 4(2), 132-154. Lien entre style d’attachement évitant et peur de l’intimité.







